Bref essai d’une légende : la Triumph T140, la vraie Bonneville !

La T140, c’est la version 750 (la 650 est la T120) de la célébrissime Triumph Bonneville, la vraie, la légende des années soixante.

Tout d’abord, j’ai remarqué une moto lors de l’exposition récente « Aix Auto Légende » (à Aix-les-Bains) qui accueillait aussi des motos. Des deux-roues, il y en avait peu, mais de qualité et c’est mieux ainsi. Un peu à part, je remarquais cette Bonneville à vendre qui affichait des éléments bizarres sur son écriteau : 1988 et « Harris ».

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Selon moi, la date (1988) était forcément une anomalie puisque l’usine Meriden (l’usine historique des Triumph) a fermé ses portes définitivement en 1983… Quelques recherches plus tard, je découvrais « l’épisode Harris » que je reproduis ici (je suis justement en train de travailler à une seconde édition de mon livre…) :

John Bloor a ressuscité Triumph dans les années quatre-vingt-dix et l’industrie de la moto britannique a fait un réel retour. Bloor a eu du succès parce qu’il a continué de moderniser et d’améliorer sa ligne de production tout en assurant un contrôle de qualité rigoureux.

Lorsque l’usine de Meriden a finalement fermé en 1983, Bloor a remporté l’enchère qui lui permettait de détenir le nom, les brevets et tous les droits liés. Mais il ne s’est pas lancé tout de suite dans la production, car il voulait prendre le temps de concevoir des machines inédites et aux standards de qualités des constructeurs japonais. En revanche, il concéda une licence de fabrication à Leslie Frederick Harris (plus connu sous le nom de Les Harris) qui lui, continua de produire des Bonneville en série limitée de 1985 à 1988. Ces Bonneville de la dernière heure étaient dotées de nombreux accessoires provenant de fournisseurs européens (freins Brembo, suspension Paioli, échappements Lafranconi, batteries Varta, commandes Magura et ainsi de suite). En tout, 1255 Triumph « Harris » furent construites et vendues pendant cette période. Cet épisode anecdotique a permis au moins au nom Triumph de rester sur le marché et donc de proclamer que c’est le plus vieux constructeur de moto toujours en activité (les premières motos avec la marque Triumph ont été vendues en 1902, soit un an avant la première Harley…).

Voilà pourquoi cette T140 « Harris » a pu être produite en 1988, une des toutes dernières donc… De fil en aiguille, j’ai pu faire connaissance avec Jean-François Alibert qui avait restauré cette Bonneville pour le compte d’un client (qui s’est finalement rendu compte que cette moto n’était pas pour lui et veut désormais la vendre). Jean-François tient l’atelier « Au 61 » à Chambéry où les Triumph anciennes côtoient les Royal Enfield et autres anglaises de cette époque. C’est grâce à lui que j’ai pu prendre le guidon de cette machine pour un bref essai dans les routes de montagnes qui bordent Chambéry…

Ce n’est pas souvent qu’on a l’occasion de tester (même brièvement !) une légende comme la Bonneville. Des légendes dans l’Histoire récente de la moto, il y en a : la Honda CB750, la Yamaha TZ250/350, la BMW R90S, la Honda Goldwing et quelques autres (je ne peux prétendre en faire une liste complète, car j’en oublierais forcément selon vous !). Mais la Bonneville occupe une place à part dans la mesure où elle a été copiée dans le passé (La Yamaha 650XS) et dans le présent (Kawasaki W650, Triumph T100 et la toute récente T120 que j’ai pu essayer ici) et qu’elle est toujours une référence recherchée dans le domaine des « motos anciennes, mais pas trop… ». Bref, voyons ce que ça donne. Jean-François démarre la T140 du premier coup et, tout de suite, le bruit de la machine impose son caractère : un bruit profond, caverneux, superbe !

Jean-François m’avait prévenu : la boite est un peu sèche et le point mort n’est pas facile à trouver, mais je m’y suis vite fait. Tout de suite, une autre caractéristique s’impose : ça vibre !
Je ne m’y attendais pas à ce point : ça vibre presque autant qu’une Royal Endfield… On sent ce fourmillement plus ou moins intense (ça dépend du régime) dans le guidon, dans les repose-pieds et même dans les genoux au contact du réservoir !

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Ce n’est pas gênant, c’est simplement surprenant au début. Mais, le vrai choc, c’est le moteur : quelle pêche !
Dès qu’on ouvre les gaz, le bicylindre longue course vous dévoile tout son caractère avec brio. La moto pousse fort et longtemps. C’est carrément enthousiasmant. D’autant que cela s’accompagne d’un bruit, que dis-je, d’un son qui participe fortement à l’expérience. Il passe de grave, caverneux,  profond à 2000 tr/min à plus rageur et encore plus présent à 4000 !
Là, impossible d’y être insensible à moins d’être lobotomisé… Et, en coupant les gaz, ce n’est pas mal non plus : les échappements se calment, mais l’admission prend le relais avec un feulement sourd qui impressionne. Des bruits mécaniques comme ceux-ci, ça n’existe plus et c’est bien dommage, car le sourire vous monte aux lèvres presque automatiquement…

OK, la machine pousse fort en grondant… Et c’est tout ?
C’est donc cela la magie tant vantée de la Bonneville ?
Oui et c’est tout et c’est déjà beaucoup. Le reste n’est pas trop mal (tenue de route pas vraiment évaluée dans la mesure où je suis resté prudent et raisonnable… Freinage correct, mais « faut s’en occuper » comme on dit !), mais c’est surtout ce moteur qui occupe (avec raison) le devant de la scène. Une fois au guidon d’une moto comme celle-ci, on comprend pourquoi les constructeurs britanniques sont restés si longtemps aux boites à quatre rapports et étaient réticents à imiter les Japonais avec leurs boites cinq… Forcément, avec le moteur de la Bonnie, pas vraiment besoin de changer de vitesse : vous ouvrez les gaz et il répond présent !
La moto est souple (jusqu’à une certaine limite, bien évidemment) et elle est idéale pour enrouler tranquillement sur le 3ème ou 4ème rapport comme je l’ai fait en suivant Jean-François qui me précédait au guidon de ma Guzzi Breva. Ma Breva aussi a un beau bruit, des vibrations et un moteur coupleux… Mais ce n’est rien par rapport à ce que la vraie Bonneville vous offre !

C’est avec un essai semblable qu’on mesure l’écart qui existe entre une légende comme la Bonnie et la toute récente T120 (qui, j’insiste, est vraiment une machine réussie et séduisante si on se réfère aux productions récentes uniquement). La Bonneville authentique vous apporte un plus inaccessible  en matière de sensations, rien que la différence de bruit entre les deux machines permet de mesurer le gouffre qui sépare l’ancienne de la nouvelle, au profit de l’ancienne bien sûr !

Cependant, ce type de machine n’est pas pour tout le monde : c’est à réserver aux connaisseurs qui sauront d’avance à quoi s’attendre et qui voudront bien apporter le soin nécessaire à l’entretien d’une Anglaise « pur jus ». La T140 de Jean-François est propre : pas de suintement d’huile, pas d’essence qui coule des carbus (des Amals of course !) et ainsi de suite. C’est une Bonneville bien remise en état qui mérite son prix.
Mais un amateur averti sait d’avance que cette moto va demander des soins et de l’attention. Cette Bonneville est toujours à vendre et, si vous êtes sérieux et intéressés, vous pouvez prendre contact avec Jean-François Alibert à jeanfrancois.alibert@sfr.fr.